C’est ce trou du cul de Venom qui ouvrit avec un large sourire. Il venait de se payer une semaine au Maroc avec sa belle guitariste, l’avait baladée déchirée dans sa puissante auto (une Delafoy-Catini) à travers les souks et le désert, s’envoyant des narguilés de Haschisch du soir au matin, et avait sûrement manigancé tout un tas de sales coups pour le groupe.
« Salut les pt’its gars » lança-t’il, « Vous avez eut raison de passer, venez boire un coup je vous emmènerais à la répète après ».
Bob s’installa debout près du juke box, Jac s’effondra dans le canapé en cuir, à coté de Jade, et Barnaby parti dans la chambre à coucher pour pouvoir saxer tranquille.
Bob mit un jeton dans la machine et un 45 tours des RURAL NEVROTIC MORMONS KILLERS se mit a râcler. Tout en analysant le petit solo de fuzz avant le deuxième couplet, il s’absorba dans la contemplation du décolleté de Jade. Un truc énorme qui le passionnait en secret.
Venom servit des whisky, mais Jac prit une bière, Bob un gin, et Jade une ligne de Tantrexx Poulpifuge. Il était neuf heures et demi du matin. Le juke box donnait maintenant un live des SCREAMING BRIDE QUARTERON, Jade se caressait un peu la chose sans s’en rendre compte à travers son futal velours quatricoté, les yeux perdus au niveau de la braguette de Bob, un truc mystérieux qui la torturait inconsciemment. Jac s’endormait par intermittence en rêvant de Guy Debord, Bob sirotait son Gin, et Venom fulminait dans son costume vert-noir pieds-paquets de chez Spergliosotto.
« Bon, bonnes nouvelles, Rust Records sort votre deuxième simple dans un mois, et on joue au Stomp Palace le 12 pour fêter ça. Juste après y a le festival au pistodrome de Caillant-les-Mines, c’est confirmé. Ca roule les pt’its gars. »
Jac détestait que Venom disent « On joue » . Y jouait pas, lui, à part à négocier les contrats. En signe d’approbation amicale, les musiciens restèrent silencieux. Un manager c’était là pour trouver des concerts, ils allaient pas le remercier de faire son boulot.
« Ca fait plaisir de voir votre enthousiasme ! Allez hop, on part en répète, mais avant on passe aux galeries javanaises pour acheter des sapes à Jade pour ce soir. »
« Et Venom, j’espère qu’on va se faire de la thune, nous aussi on veut partir au Maroc… »
Venom se leva d’un coup, furieux tout rouge : « Il commence à me courir ce petit con. Qu’est-ce qui parle d’argent ? Pas foutu de tenir un concert debout, connard.. si tu crois … »
« Ta gueule chéééri. » dit simplement Jade, et Venom se tut.
C’est Venom qui avait dégotté l’immense bus dans lequel il fallait déplacer cette bande d’intermittents du massacre.
Auparavant ils se baladaient dans « jenny », un vieux van pourri sans sièges, dans lequel ils fourraient le matos avant de s’asseoir dessus. Un jour ils avaient oublié Öğünç, leur guitariste turc, sur une aire d’autoroute en Allemagne. Un manquement sans doute du à l’inconscient collectif du groupe qui en avait plus qu’assez de ce personnage instable qui buvait plus que de raison et pratiquait sans relâche l’auto sodomie à l’aide de divers micros, et aussi le stage diving pendant les balances. A leur retour ils avaient engagé Jade pour le remplacer, et celle-ci avait trainé dans son sillage son régulier, Venom, qui décida de laisser tomber les assurances pour s’occuper du groupe.
Bob, n’avait pas envie de perdre son temps à reluquer de la fringue, ils prit Jac avec lui, laissant Jade et Venom se débrouiller avec Barnaby et son gros sax, et pris le métro jusqu’au quartier résidentiel d’Hug, chanteur vedette des REVENGE PATROL.
Jac réfléchissait à un moyen de virer Venom sans perdre Jade, pendant que la rame tressautait de tout sa vieille carcasse sur les rails. Bob se limait les ongles avec ses clés, et rêvassait à la Vibro Jet et aux seins de Jade, épatants.
Il enfonça son doigt dans la sonnette et le petit chien vint lui japper au visage.
La maman de Hug vint ouvrir le portail et Bob eut à peine le temps de cacher le décati Jac derrière un buisson pour ne pas qu’elle le voit.
Bob retira ses lunettes de soleil et se força à affecter une espèce de sourire poli.
« Bonjour madame, je viens chercher Hug qui doit venir réviser avec moi a la maison »
Madame n’appréciait guère les fréquentations de son fils, mais elle le laissait quand même aller avec ce Robert, qui semblait être un étudiant appliqué toujours près a donner des cours de maths à son fils. C’était d’ailleurs un des petits revenus faciles contre le quel Bob ne crachait pas.
« Bonjour Robert, je cours chercher Hug ! »
Elle repartit en direction de la maison, elle n’allait tout de même pas faire entrer Bob.
« Huuuuuuuuuug, huuuuuuuuuuuuuuuuug, mon chéri, le professeur est là !!! »
Pendant ce temps, Jac s’était endormi sur le bitume.
Le chien jappait toujours. Bob avait la haine grave et goba un autre Drynamok pour se maintenir en forme. Il sentait déjà qu’il était en sueur, qu’il avait le rouge aux joues et qu’il tremblait mais il lui fallait ça pour éviter de sortir sa lame et de faire des petits bouts de chien.
Hug arriva troussé de sa mère qui lui faisait des recommandations pour le week-end.
« Vous savez Robert, Hug m’a dit que vous alliez parfois boire un verre le soir dans un bar, je le conçois, mais attention, que la distraction ne prenne pas le pas sur ses week-end de révisions ! »
« Ne vous inquiétez pas madame Branlier , je veille sur votre garçon. »
Jac commençait à frétiller et à faire des bulles sur la chaussée, caché à la mère par la haie d’arbre qui entourait la maison
« Bon Mamaaaaaaaaan ! » Gueulait Hug.
« Et expliquer lui bien les logarithmes »
« Voui voui madame Branlier »
« Et toi Hug, prends bien tes vitamines pour bien te concentrer… »
Mais déjà Hug avait passé le portail entraînant Bob, laissant derrière lui la torpeur glaçante des maisons bourgeoises, la mollesse implacable de son lotissement figé et ses petites haies d’arbres connards bien taillés , de sa mère stricte et triste qui lui soufflait dans l’oreille le relent fétide de ses espérances maternelles, et déjà Hug sentait monter la fureur et la sueur du concert de ce soir et son cortège de drogue et de sexe.
Quand Madame Branlier eut refermé le portail derrière elle, laissant son fils à ses saines révisions, Jac couru pour rejoindre Bob et Hug, qui s’envoyait tout deux une grande lampée de la flasque de poche de cul de Bob, et gobaient des pilules, et Hug commençait à trembler et à baver et il se jeta dans une pissotière au bord de la route arracha ses vêtements, déballa ses bottes et son blouson de son sac, enfila le tout avec rage, dégaina une cigarette qu’il alluma rageusement, revint sur la chaussée en insultant les voitures qui passaient et jeta des cailloux sur une vieille femme en mobylette avec des poireaux qui dépassaient du porte bagage.
Dans la station de métro, Hug sauta avec hargne par dessus les barrières et fit claquer le talon de ses bottes sur le sol. Bob l’imita en ayant auparavant fait glisser Jac du coté de l’illégalité. Sur le quai, Hug bouscula les gens l’air méchant, tout le monde s’écartait au passage des REVENGE PATROL, bordel, personne n’auraient osé faire une remarque à ces chacals puants et fumants qui se déplaçaient entourés d’une aura de pas drôles qui ne rigolent pas. Dans la rame, les pieds bien calés sur le siège d’en face, Hug parlait fort des boutons qui lui étaient poussés sur sa langue après qu’il ait léché cette sale punk d’Ursula dans le cul. Bob s’allumait des clopes et Jac faisait des sourires à une pouffiasse de quatre ans.
Arrivés à la station Turin-Malvert, ils commirent encore quelques incivilités, histoire de s’assurer qu’ils étaient bien vivants, avant de se retrouver à l’air libre, au milieu des faubourgs saturés de circulation anarchique.
En route vers les studios Cordet, Hug s’embrouilla deux fois avec des petits caïds à blousons, qui crachotait sur le trottoir en attendant de mourir et seul le sang-froid de Bob calmait les esprits dans ces instants incertains.
Le bus était garé devant les studios, Bob s’apprêta à sonner quand il vit arriver sur le trottoir la silhouette bourrue et flasque du commissaire Jouve accompagné de celle mince et vicieuse de Supurpain, son jeune chien de second..
Le vieil homme drapé dans son pardessus démodé arborait le flegme policier des grands jours de chasse au rockeurs. Supurpain lui, frétillait à vue d’oeil du désir presque sexuel d’en découdre.
« Alors, les gars, l’orchestre répète ces temps ci ? »
Jac, qui, assis sur une borne incendie, se récitait du Mallarmé à lui-même, eut dans sa torpeur rêveuse, le sain réflexe de plaquer Hug au sol, qui avait déjà commencé à sortir sa batte de son sac, prêt à refouler à l’ancienne l’intimidation maréchaussée. Il fallait laisser Bob prendre les choses en main.
« M’sieur l’commissaire, ya pas d’mal a ça…. »
«Oh, le mal, chez vous c’est pas ça qui me fait peur. Ça serait plutôt les enfants illégitimes et votre propre auto-destruction qui me ferait souci, mes pt’its gars… »
« J’vois pas de quoi vous parler m’sieur l’commissaire »
« Et la petite Judith VanOuth, tu veux qu’on en parle, sale communiste ? Que son père est encore allé la récupérer devant ta porte ce matin même ! » gueula Supurpain, rouge et tremblant, la main sur le pistolet d’alarme qui lui pendouillait au coté droit.
« Fermez la, Supurpain. » fit Jouve, il ne s’agit pas de ça ici. Demandons un peu à notre ami Robert de nous montrer le contenu de ses poches. »
« Et pourquoi que j’t’offrirais donc la vue de mes effets personnels, mec, commissaire ? »
« Joue pas au con, Manderlieu, le commissaire t’as parlé, tu veux qu’je t’aide ?»
« Fermez la Supurpain, Robert est assez grand pour se débrouiller tout seul. »
Bob sortit lentement un vieux ticket de métro la honte, son larfeuille, ses clés, une pièce de cinq, une photo dédicacée de Herbert Lavenders des SHOCKING BLISTER FLAG , et le numéro de la blonde d’hier soir, qui semblait donc s’appeler Judith, sur un emballage de préservatifs goût Kanterbrau.
Après la vérification par lui même, le commissaire compris qu’il ne choperait pas Bob cette fois.
« Et pourquoi qu’on fouille pas les deux autres Punks, commissaires ? » hurla Supurpain, secoué de spasmes policiers vengeurs et frustrés.
« Fermer là Supurpain, c’est le petit Robert Manderlieu qui m’intéresse, je le laisserai pas faire de peine à sa pauvre mère, hein, Manderlieu, c’est bon pour cette fois mais pas de connerie à l’avenir, vu ? »
Bob resta de marbre. Supurpain se convulsait en deux, plein de bave et de rage, le commissaire Jouve fixait Bob l’air menaçant. Au loin, Jac contenait Hug du restant de ses forces. Quelques badauds inconséquents et autres filles de joies boursouflées savourait l’animation cramponnés au trottoir.
« J’peux aller répéter maintenant ? » Le commissaire s’en retourna sans mot dire, suivi de Supurpain qui avait du mal à ne pas se revenir coller trois balles a Bob.
Jac et Hug coururent vers Bob dès que les deux flics eurent tourné le coin de la rue. Hug gueulait et s’arrachait les cheveux.
« AAAAAAAAARRRGGGGGGGHHH. PUUUUUUUUTAINN ? LAISSE MOI Y ALLER BOB J’VAIS LES BUTER PUTAIN AAAAAAAAAAARGHHHHHHHHHHHHLLLLLAAAAAAAAAEEEEEEEEEEEEE… »
Jac s’accrocha à Bob « Merde mec merde, j’ai pétoché dru ! Où sont les pilules putain, mec … ? »
« J’les ai foutu dans ta poche mec, qu’est ce que tu crois, Jouve m’attends toujours avant les répètes, rends les moi d’ailleurs. »
Surpris, Jac sortit le sachet de sa poche pendant que Hug détruisait une poubelle à grand coups de coudes en hurlant.